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“Je vais demander à l’Amérique septentrionale la miraculeuse beauté de ses composées, la majesté de ses hélianthes …”

Voici donc une citation extraite de la nouvelle Le Concombre fugitif  écrite par Octave Mirbeau. Elle vient introduire un billet, une nouvelle fois consacré à une fleur. Pour compléter mon bouquet (Je vous envoye un bouquet que ma main…), je vous parlerai donc aujourd’hui de Helianthus annuus, ou plus vulgairement, du tournesol. Fleur indissociable du soleil, que l’on fasse référence à la forme de sa capitule jaune (helianthus, du grec helios = soleil et anthos = fleur, sunflower en anglais, ou encore en français, grand-soleil, soleil des jardins, soleil commun, hélianthe) ou à la particularité de se tourner vers le soleil pour le suivre dans sa course journalière (tournesol donc en français, ou  girasole, en italien « qui tourne avec le soleil »). C’est de cette particularité dont je vous parlerai aujourd’hui.

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Les jeunes plants de tournesols s’orientent vers l’ouest au fur et à mesure de la progression du jour, et se réorientent vers l’est chaque nuit, de sorte que, au petit matin, c’est vers le soleil levant que toutes les inflorescences regardent. Mais, lorsque les capitules atteignent maturité, elles se stabilisent et ne gardent plus qu’une direction orientale. Ainsi, sur un enregistrement vidéo d’une journée, lu en vitesse accélérée, les tiges de jeunes tournesols s’inclinent d’un côté, puis de l’autre. Mais, ne vous trompez pas. Si vous voyez ici un mouvement, il ne peut être comparé à celui que nos muscles assurent à nos membres. Il s’agit en fait de croissance. Croissance des cellules de la tige encore immature des tournesols qui suit le mouvement du soleil. Dans un article publié au début du mois d’août dans la revue Science, les botanistes de l’université de l’université de Californie à Davis (UC Davis), ont montré que les cellules de tournesols ne répondent pas seulement à la lumière, mais aussi à une horloge interne qui contrôle leur croissance et ce mouvement journalier.

https://videopress.com/embed/nOoBC2qN?hd=0&autoPlay=0&permalink=0&loop=0

 

Pour étudier ces phénomènes et comprendre le rôle d’une éventuelle horloge interne, les chercheurs ont placé les tournesols dans une pièce permettant de contrôler l’alternance des cycles jour-nuit et l’orientation de la source lumineuse. Les plantes se comportent de façon attendue sur un cycle de 24 heures. Mais un cycle de 30 heures perturbe le mouvement des tiges. En outre, des plantes ayant connu les cycles de 24 heures naturels en extérieur puis placées en condition lumineuse constante à l’intérieur continuent à se pencher de l’est vers l’ouest pendant plusieurs jours, comme si elles suivaient le soleil même en son absence. Il y aurait donc bien un cycle circadien interne (de 24 heures) contrôlant le mouvement des tiges. La clé de tout cela réside dans une croissance différentielle des deux faces de la tige : les tournesols se penchent d’un côté quand les cellules d’un côté de la tige s’allongent plus rapidement que sur l’autre.

Comme pour beaucoup de plantes, les tiges des tournesols grandissent plus pendant la nuit, mais en ce qui les concerne, seulement sur le côté ouest… ainsi leur tiges penchent progressivement vers l’est et orientent les capitules vers le soleil au petit matin. Durant le jour, ce sont les cellules placées du côté est qui s’allongent : les tiges s’orientent peu à peu vers l’ouest. Les auteurs de l’étude ont récolté des échantillons prélevés sur les côtés opposés de la tige, tout au long de cette course journalière. Ils ont ainsi montré que différents gènes impliqués dans la croissance et l’orientation lumineuse sont exprimés de façon opposée dans les cellules d’une face et dans celles de l’autre.

La régulation circadienne de croissance orientée répond ainsi à deux stimuli (externe, la lumière et interne, l’horloge de la plante). Elle assurerait à la plante une meilleure croissance (une augmentation de la biomasse végétative – les feuilles, la tige) et une optimisation de la visite des fleurs par les pollinisateurs (les capitules orientées vers l’est au petit matin se réchauffent rapidement et attirent ainsi plus efficacement les insectes).

 

Références scientifiques

Circadian regulation of sunflower heliotropism, floral orientation, and pollinator visits. Hagop S. Atamian et al. Science  05 Aug 2016.

http://science.sciencemag.org/content/353/6299/587

http://www.nature.com/news/video-sunflowers-move-to-internal-rhythm-1.15548

 

Et pour le plaisir…

Je vous livre ici l’intégralité du texte Le Concombre fugitif d’Octave Mirbeau… qui fût aussi, justement, le premier acquéreur d’une des sept tableaux de la série “Les tournesols” de Vincent Van Gogh…

Je vous dirai que j’aime les fleurs d’une passion presque monomaniaque. Les fleurs me sont des amies “silencieuses et violentes”, et fidèles. Et toute joie me vient d’elles. Mais je n’aime pas les fleurs bêtes car, si blasphématoire que cela paraisse, il y a des fleurs bêtes, ou plutôt des fleurs, des pauvres fleurs à qui les horticulteurs ont communiqué leur bêtise contagieuse. Tels les bégonias, dont on fait, dans les jardins, aujourd’hui, un si douloureux étalage. Au point que toute autre fleur en est exilée, et que toute la flore semble se restreindre à cette stupide plante dont on dirait que les pétales sont découpés à l’emporte-pièce, dans quelque indigeste navet. Pulpe grossière, artificielle couleur, formes rigides, sans une grâce, sans une fantaisie, tiges molles et gauches, sans une jolie flexion dans la brise, nul parfum ne monte d’elle, et son âme est pareille à celle des poupées : je veux dire qu’elle n’a pas d’âme, ce qui est à peine croyable. Au Mexique, où il pousse librement, on assure que le bégonia est charmant. Que ne l’a-t-on laissé là-bas !

Oh ! les jardins d’aujourd’hui, comme ils me sont hostiles ! Et quel morne ennui les attriste ! A quel rôle abject de tapis d’antichambre, de mosaïque d’écurie, de couvre-pieds de cocottes, les jardiniers, mosaïculteurs et cloisonneurs de pelouses, n’ont-ils pas condamné les fleurs ! Tout ce qu’elles peuvent avoir, en elles, de personnalité mystérieuse, tout ce qu’elles contiennent de symboles émouvants et de délicieuses analogies, tout l’art exquis qui rayonne, en prodiges de formes éducatrices, de leurs calices, on s’acharne à le leur enlever. On les oblige à disparaître, taillées, rognées, ébarbées, nivelées par un criminel sécateur, dans une confusion inharmonique, dans une sorte de tissage mécanique et odieux. Elles ne sont plus tolérées dans les jardins, qu’à la condition de dire la suprême sottise du jardinier, d’étaler par des chiffres et par des noms la richesse et la vanité du propriétaire. Les hommes exigent qu’elles descendent jusqu’à leur snobisme, jusqu’à leur vulgarité. Rien n’est triste comme des fleurs asservies.

Les fleurs que j’aime sont les fleurs de nos prairies, de nos forêts, de nos montagnes. Je vais demander à l’Amérique septentrionale la miraculeuse beauté de ses composées, la majesté de ses hélianthes et de ses sylphiums. Au Japon, je cherche l’obscène candeur de ses lis, l’exubérante et fastueuse joie de ses pivoines, la verve folle de ses ipomées. L’Orient m’apporte toute la diversité innumérable de ses bulbes, l’extraordinaire chiffonnage de ses pavots, de ses anémones, de ses renoncules. Et que dire de la Suisse, où de chaque pente de rocher sort une merveille de vie végétale, où le caillou est hospitalier à la petite graine qui se confie à lui, où la neige couve et prépare les ardentes soirées printanières ? Quel plaisir – et je le dirai, quelque jour, ce plaisir, et je dirai aussi tout ce que les fleurs contiennent non seulement de rêve, de beauté, mais d’excitation intellectuelle et d’éducation artistique – quel plaisir de rassembler, en un jardin, tous ces êtres de miracle et de leur donner la terre qu’ils aiment, l’air dont se vivifient leurs délicats organes, l’abri dont ils ont besoin, et de les laisser se développer librement, s’épanouir selon leur fantaisie admirable et dans la norme de leur bonté ; car les fleurs sont bonnes et généreuses pour qui sait les chérir.

Il y a bien longtemps que je désirais une merveilleuse plante, qui s’appelle le Sylphium albyflorum. En vain, je l’avais demandé partout, aux horticulteurs, aux collectionneurs, aux muséums, aux jardins botaniques. En vain, je l’avais réclamé de l’Angleterre, de l’Amérique, de la Belgique, et même de ce botaniste, passionné et charmant, de Genève, M. H. Correvon, qui cultive, dans ses curieux jardins de Plainpalais, tout ce que la Flore universelle peut donner de plantes révélatrices de beauté. Comme je me désolais de l’inutilité de mes recherches, quelqu’un me dit :

– Je connais un bonhomme qui l’a, peut-être, votre plante. C’est une espèce d’original, très amusant, et dont la coquetterie est de posséder des fleurs que personne ne possède. Il en a, paraît-il, d’extraordinaires ; allez le voir. Il habite Granville et, par une prédestination singulière, son nom est Hortus.

Le lendemain, j’étais à Granville.

Je trouvai le père Hortus dans son clos. C’était un vieux petit bonhomme, très rouge de peau, très blanc de cheveux, et qui, en manches de chemise, le chef couvert d’un chapeau de paille, en forme de tente, jouait du cornet à pistons devant un hibiscus.

– Je crois que ça y est, me dit-il, en m’apercevant… Cette fois, je le tiens, le gredin…

Et, comme je paraissais intrigué par cet accueil, le père Hortus m’expliqua :

– Voilà… Moi, je n’aime que les plantes qui font des blagues… Seulement, je suis aussi rosse qu’elles… et je les embête… Savez-vous ce que je viens de faire ?… Je viens de féconder un hibiscus… L’hibiscus déteste la musique… Eh bien ! je lui joue du cornet à pistons, juste au moment de la fécondation… Ça l’embête, ça le dérange… ça le met en rage… ça lui fait perdre la boule… et il va se féconder de travers, c’est-à-dire qu’il va me donner des graines d’où sortira une espèce de monstre cocasse, qui sera un hibiscus sans en être un, qui sera une plante comme on n’en a jamais vu…

Je le félicitai vivement de ce procédé de culture et lui expliquai le but de ma visite.

– Moi, je n’ai pas ça, me répondit le père Hortus… ou du moins je ne sais pas si je l’ai… car j’ai un tas de plantes dont je ne sais pas le nom… Mais j’ai autre chose de bien plus curieux que tous vos sylphiums… c’est le concombre fugitif… Je vais vous le montrer…

Et il m’engagea à le suivre.

L’enclos était vaste, divisé en carrés rectilignes, et traversé par de larges allées herbues. Jamais, même dans un jardin abandonné, je ne vis pareil désordre. Les plates-bandes, les planches, picturées, jamais rajeunies par la bêche ou l’humble binette, offraient l’indescriptible spectacle de plantes emmêlées les unes dans les autres, au point qu’il était impossible de les reconnaître. Et tout cela, jauni, roussi, jonchant la terre dure, disputant aux herbes folles le peu de fraîcheur resté dans le sol brûlé par le soleil.

– Ah ! vous allez rire, me dit le père Hortus…

Il s’arrêta devant une planche, se baissa, écarta quelques tiges séchées de phlox.

– C’est là ! fit-il… Ah ! c’est un concombre impayable que le concombre fugitif !… A le voir, il n’a rien de particulier… Mais dès qu’on veut le prendre… il fiche le camp… il s’en va au diable… impossible de le manier…

Le père Hortus cherchait toujours, à travers le lacis des tiges jaunies qu’il écartait d’une main brutale.

– Mais, je ne le vois pas, cet animal-là… Où est-il ?… Il est à se balader, bien sûr… C’est toujours la même chose… Quand on vient pour le voir, il n’est jamais là…

Et se tournant vers moi, il me dit :

– Est-ce curieux, tout de même !… Un concombre !… Attendons un peu, il ne va pas tarder à revenir.

Je ne savais pas si le père Hortus était véritablement fou ou s’il voulait me mystifier, et je me disposais à interrompre ma visite, quand, tout à coup, le bonhomme se précipitant à plat ventre, dans la planche de fleurs, cria :

– Ah ! gredin ! Ah ! misérable !

Et je vis sa main noueuse cherchant à étreindre quelque chose qui fuyait devant elle, quelque chose de long, de rond et de vert, qui ressemblait, en effet, à un concombre et qui, sautant à petits bonds, insaisissable et diabolique, disparut, soudain, derrière une touffe…

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Vincent Van Gogh. Vase avec douze tournesols. Arles, août 1888. Neue Pinakothek, Munich, Allemagne.

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